LA CLAIRE BEAUTÉ

par Suzanne Myre

Je suis extérieurement laid. De haut en bas, de gauche à droite, vu de dos et de profil, entre le nez et la moustache. J’ai une conscience aiguisée de mon apparence : je la sens et je sais ce qu’on peut penser en me voyant. Je suis devenu un as pour capter les commentaires muets, lire les yeux, les sourcils, les battements de cils embarrassés. Je vois clair à m’en aveugler.
Je présume qu’on se demande comment je peux survivre, condamné à une carapace aussi hideuse et tellement éloignée des standards confortables et rassurants. Devant le miroir, je me suis mille fois posé cette question. Quand elle surgit trop intensément dans mon esprit, quand elle me mitraille, je me regarde par l’intérieur. Le plus souvent, il fait trop noir pour trouver une réponse et après coup, je réalise qu’il n’y en a pas, que c’est comme ça, un point c’est tout. Mauvais karma, comme on dit. Vue sous cet angle mystique, la difficulté s’amoindrit?; on survit en pensant à sa prochaine vie, en espérant être récompensé pour être allé jusqu’au bout sans s’être flingué.
Je précise que je suis laid « extérieurement » car il m’apparaît clairement que cela ne correspond pas avec qui je suis, intérieurement. J’ai été victime d’une farce du destin. Cela dit, je ne me donne même pas le bénéfice du doute quant à savoir si je suis juste ordinaire ou encore si laid que j’en suis beau, et cela bien que je sache que la laideur, tout comme la beauté, est une question de perception. Je sais qu’à priori, une chose est neutre, et que c’est l’œil qui la regarde et la juge qui lui donne ses qualités et ses défauts. J’aspire à atteindre une neutralité tranquille, illusoire dans un cas comme le mien. La neutralité se vexerait de se voir associée à moi. Si la neutralité me rencontrait sur le coin d’une rue, elle la traverserait comme font les gens, enfin je pense qu’ils le font, à moins qu’il ne s’agisse à chaque fois d’un changement de direction prévu, peu importe que j’aie été ou non sur leur chemin. La vérité est que je croise si peu de gens que j’ai le sentiment qu’on m’évite. Parce que je suis laid et que la vue de ma laideur, qui se voit de très loin, doit s’avérer perturbatrice. Probablement suis-je également paranoïaque, mais, je le répète, je suis lucide quant à ce que je dégage. Il émane de moi une clarté redoutable. On ne se trompe pas sur mon cas, pourvu qu’on fasse confiance à son œil. Mais l’œil qui tombe sur moi n’a qu’une envie, celle de se fermer. Dès lors, il ne pénètre jamais assez loin pour connaître la vérité. Et l’âme tend à se cacher dans les profondeurs, loin sous la peau, n’est-ce pas ? Je suis un phénomène complexe.
Est-ce que cela me dérange, je veux dire, du point de vue relationnel ? Non, car de toute façon, je n’aime pas tellement la compagnie des gens. Je n’aime pas la manière condescendante ou découragée avec laquelle ils me regardent ou évitent de le faire, comme si j’étais un handicapé, ou s’ils craignaient d’attraper ma laideur. Dans le fond, cela m’arrange d’être ainsi séparé du monde. La laideur peut être pratique, quand on y pense : elle empêche d’être entouré de n’importe qui.
Mon corps. Description : les orteils aussi longs que des doigts, des pieds de yeti. Des poils seulement sur le côté interne des jambes, des jambes qui finissent où commence mon absence de fesses, là où il y en a plein, de ces foutus poils. De longs poils noirs, entortillés les uns dans les autres. Je me lave le cul après chaque sortie anale, sinon ça colle. Un torse imberbe, peu de pectoraux, un ventre creux, des bras trop longs, trop maigres, je ne lève pas de poids, c’est ennuyant. Ma face. Description : des lèvres, inexistantes. Pour créer une diversion, je laisse une moustache border cette bouche qui, dès lors, affiche un relief cahoteux, qui fait dériver le regard. Côté nez, on ne s’est pas retenu. Du deux dans un. Mes cheveux sont filasses. Ils rendent les coiffeurs dingues, alors je ne vais plus dans les salons, je les coupe moi-même et je n’ai aucun talent pour ça. Il n’y a que mes yeux qui pourraient sauver la mise. Ils sont bleus, pas bleu ordinaire, bleus comme le ciel est bleu quand il fait soleil l’hiver à moins trente. Pas de chance, je suis hypermyope, alors je dois les dissimuler derrière des lunettes si épaisses que je ressemble à Marty Feldman, l’acteur aux yeux globuleux qui a marqué l’inconscient collectif dans son rôle du bossu Igor, dans Frankenstein junior. Il avait trouvé un endroit où sa laideur prenait tout son sens. On a dû avoir du mal à fermer ses paupières quand il est mort, j’ai pensé, mais je m’en suis voulu car quand on est laid, on ne rit pas des autres laids. Bon. Cette description de moi ne dit pas grand-chose, elle ne fait rien imaginer de si terrifiant. Je suis comme certaines blagues de situation : il faut y être pour comprendre.
On a dû s’amuser ferme lors de ma fabrication. Ou bien j’ai été l’objet d’une vengeance cosmique.

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[ lisez la suite dans Biscuit chinois numéro 11 ]