L'ÉTIQUETTE BLEUE

par Paul-Patrick Paradis

Je joue tranquillement au solitaire quand le son de la messagerie instantanée me fait sursauter. De l’autre côté du paravent, je l’entends me dire :
— Tu joues encore au solitaire ?
— Comment t’as fait pour deviner ?
Elle rit. Elle non plus, elle n’aime pas sa job. Alors, elle se divertit en m’envoyant tous les PowerPoint de matantes qui lui tombent sous la main. Et elle participe à chacune des chaînes de lettres qu’elle reçoit. Comme ça, quand la fille qui collecte l’argent pour le 6/49 vient nous demander si on veut participer avec le groupe du bureau, elle lui répond toujours : « Ah oui, aujourd’hui, je le sens. Y a même un courriel qui m’a prédit une chance inouïe ». La fille qui collecte l’argent pour le 6/49 ne capte jamais son ironie.
Cette fois-ci, ce n’est pas une niaiserie qu’elle m’envoie. Même si le courriel est rempli de points virgules et de parenthèses. Elle m’écrit pour me rappeler que nous allons voir un show de danse après le travail. Je ne l’ai pas oublié. J’y ai pensé toute la semaine. Au début, j’étais excité à l’idée de faire une activité avec elle. Puis, quand j’ai fini par comprendre que son chum nous accompagnerait (celui avec qui, à l’entendre parler, ça ne va pas bien du tout), j’ai eu le goût de tout annuler. Je n’avais pas envie d’être cette troisième personne invitée par pitié dans une soirée d’amoureux que je ne pouvais que gâcher. Mais quand elle m’a dit que sa meilleure amie serait là aussi, j’ai cru sentir le « je veux te matcher pour enfin enrayer la tension sexuelle qui existe entre nous » et ça m’a redonné le goût de la danse. Aussi contemporaine soit-elle.
aaa

Je retrouve ma collègue au milieu d’une foule bigarrée, accompagnée d’un gars baraqué et d’une jolie blonde avec de grosses boucles d’oreilles. Elle fait les présentations d’usage alors qu’un signal sonore nous indique qu’il est temps de bien vouloir rejoindre nos places. J’essaie d’avoir l’air détaché et décontracte, mais je doute fort que ça fonctionne. Ça me fait tout drôle de voir ma collègue à l’extérieur du bureau, interagir avec des gens que je ne connais pas. C’est comme si elle était un iceberg dont je n’avais vu, jusqu’à présent, que la pointe.
Les lumières s’ouvrent sur une gang de gars à poil. Pourquoi les danseurs sont-ils toujours nus ? C’est comme si tous les budgets de costumes pour la danse étaient réservés à Casse-Noisette. Cette pensée me faire rire. Je regarde les testicules de chacun et je retiens un petit gloussement. Je ne crois pas qu’il faille rire. La chorégraphie me semble sérieuse. Les danseurs ne bougent presque pas. Il n’y a même pas de musique. Que le silence. J’ai peur que ce soit long… Peu de mouvements, pas de musique, pas de costumes. Idée de pureté, sûrement. D’épuration. Des bites enfin libres dans un monde si oppressant. Bon, ça y est, j’analyse et ça me tombe sur les nerfs. Critique sociale boboche déjà vue… Mais je dois quand même avouer que c’est bien rendu. Il y a une violence dans chacun de leurs gestes qui est assez percutante. Ils dansent très peu, mais chaque mouvement est lourd de sens. Je décide de cesser de résister et de me laisser emporter. Aussi cliché puisse-t-elle être, la nudité me semble finalement pertinente. J’arrive même à la trouver poétique avant de réaliser que ça manque de filles. Pas une depuis le début. Ostie de pièce de fif que je me dis. Puis, enfin, une danseuse. Exit la poésie. Ça pue le sexe. Pas parce que c’est une fille et que je suis un garçon. Pas parce qu’elle est nue. Non. Parce que son poil pubien est taillé. Elle n’a qu’une mince ligne en haut des lèvres. Quelque chose comme la moustache d’Hitler. Alors qu’il y a, chez les hommes, un côté brut et naturel, il y a chez elle une forme d’esthétisme sexuel dérangeant. Je n’arrive plus du tout à voir la poésie. Je ne pense qu’au sexe. Elle a dû coucher avec tel danseur. Et tel autre. Qui a sûrement fini par lui avouer sa bisexualité. Juste avant de coucher avec le petit. Le petit, lui, est tombé follement amoureux du bisexuel frivole qui n’en a rien à foutre, de l’amour… Quel bordel ce doit être en tournée ! J’imagine les crises ! Dès qu’il le pourra, le petit (oh mon Dieu, il est flexible !) se fera remplacer. Il ne peut plus supporter la proximité quotidienne de l’homme qu’il aime et qui, hors de la scène, est si froid et distant. Et dire qu’il a une main sur sa fesse en ce moment. Quelle ironie. Et dire que ma cuisse frôle celle de ma collègue de travail. Quelle douceur.

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[ lisez la suite dans Biscuit chinois numéro 11 ]