NGCC DES GROSEILLERS

par Raphaël Boissé

L’écume monte et descend sur l’étrave du brise-glace. L’eau du Golfe s’y fend, formant une belle moustache grise et blanche qui donne au navire un air de sagesse, du moins une certaine élégance qu’il ne saurait avoir lorsque retenu par ses amarres.
À quelques pas de moi, le commandant Chouinard, tout pensif, une cigarette à la main droite et, dans la main gauche, les feuilles que je lui avais remises. Sa moustache est à l’image de celle du navire, sauf pour la légère teinte jaunâtre près de son nez, résultat de plusieurs années de contact soutenu avec la nicotine.
Se sentant observé, il se retourne, m’aperçoit et me salue de la tête avec une moue bourrue. Il secoue ses feuilles, montrant qu’il fait ses devoirs. Je m’approche et lui explique qu’il n’a pas besoin d’apprendre le texte par cœur, qu’il peut bien lire ses feuilles sur la scène, que ce n’est pas grave, que les gars vont apprécier de toute façon que les officiers fassent un petit numéro pour la veille du Jour de l’An. Il me demande si c’est vraiment nécessaire d’inciter les marins à répéter les mots à la fin du numéro. Il trouve ça enfantin et pense que les gars n’embarqueront pas. Je réponds que, avec un peu de vin, ça va être drôle, et que ça va faire une belle transition avec Garneau qui va jouer Les ailes d’un ange juste après nous. Il rouspète sans vraiment articuler de mots, par principe.
— Votre kit de coureur des bois vous attend aux cuisines. Vous pourrez l’enfiler juste après le dessert. Ah, monsieur Chouinard ! Vous roulez encore les yeux ! Pensez-vous que ça me réjouit de me déguiser en diable ?
— Arrête osti, qu’il aboie en lançant sa clope dans l’eau, pour l’effet. Je le sais que ça te réjouit.
aaa

— Veuillez accueillir celui dont on entend trop souvent parler sans jamais le voir, une légende, un monument, celui qui a donné son nom à notre bateau, j’ai nommé : Médard Chouart Des Groseilliers !
Le commandant sort des cuisines, vêtu de faux cuir, raquettes en aluminium dans le dos et chapeau de fourrure sur la tête. Tout le monde éclate de rire et lui sert des applaudissements fournis – quelque peu amplifiés par l’alcool fourni – qui semblent lui redonner un peu de fierté. Il se racle la gorge, tire les feuilles de son manteau et tente d’afficher un air solennel.
— Mes amis, j’ai parcouru les mers, j’ai sillonné les lacs et les rivières, j’ai traîné mon canot dans les forêts, j’ai découvert la baie d’Hudson en passant par le Nord ! Mais tout ça, je n’aurais pas su le faire sans l’aide d’un précieux confrère : Pierre-Esprit Radisson !
À son tour, Richard Dufresne, second officier de navigation, s’amène en replaçant son chapeau velu trop grand pour lui. Plusieurs marins félicitent son courage, d’autres huent le NGCC Radisson qu’il représente. C’est que c’est le nom de l’autre brise-glace, jumeau du NGCC Des Groseilliers, et qu’il y a une sorte de rivalité entre les deux équipages, rivalité dont on a oublié la raison. Le rôle de Dufresne lui est tout désigné, considérant qu’avant d’être avec nous, il a navigué pendant plusieurs années sur le Radisson.
— Bonjour à vous tous ! fait Radisson, un peu aviné. Bonjour Des Groseilliers.
— Bonjour Radisson. Vous m’avez l’air en grande forme !
De la petite fenêtre de la porte des cuisines, je note que Chouinard a repris un peu de confiance. De plus en plus souvent, ses yeux quittent ses feuilles, il va jusqu’à donner une petite bine amicale à Dufresne. Il commence même à sourire, ce qui est plutôt rare. Les répliques s’enchaînent, je n’entends pas tout, mais soudain les deux coureurs des bois regardent dans ma direction, avec des yeux qui disent : « maintenant ! ». Je replace mes cornes en papier d’aluminium et j’entre en scène en faisant tournoyer ma cape rouge.
— Ah ha ! Je sens que des pauvres âmes s’ennuient de leur petit chez-soi !
— QUUÉÉÉÉÉÉBBBEECCC ! beuglent quelques marins.
Dans les registres, le navire est inscrit à Ottawa, mais Québec, c’est notre vrai port d’attache, car presque tout l’équipage y habite.
— Vous savez, si je vous prenais sous mon aile, votre vaisseau pourrait se rendre à Québec en un rien de temps par la voie des airs. Durant le trajet, il s’agit simplement d’éviter les clochers, de ne pas boire, de ne pas prononcer de mots sacrés, et bien sûr d’être de retour avant le lever du soleil.
Des Groseilliers regarde Radisson dans les yeux, puis dit :
— Allons-y !
Ils étaient censés le dire en même temps, mais bon, ce n’est pas comme s’ils avaient pratiqué cinquante fois. Le grand Satan que je suis reprend :
— Alors, tous ensemble, répétez après moi :  Acabris ! Acabras ! Acabram !... Satan, roi des Enfers, fais-nous voyager par-dessus les montagnes !
Les marins répètent en chœur pendant que Garneau, le timonier, s’amène avec sa guitare. Nous saluons ensemble, les gars applaudissent et sifflent. Garneau entame sa chanson. Les marins crient « QUÉBEC ! » avec lui. Je vais me reposer un peu les oreilles sur le pont.
aaa

Un peu d’écume à l’étrave. Plutôt intrigant pour un navire à l’ancre, considérant qu’il n’y a presque pas de courant. Un autre détail m’étonne encore plus : la ligne de mouillage, qui devrait être bien tendue et plonger dans l’eau plusieurs mètres en avant de la proue, tombe mollement, presque à la verticale, comme si…
— On avance.
Je sursaute.

[...]

[ lisez la suite dans Biscuit chinois numéro 11 ]