ÉLÉPHANTS

par Yannick Ethier

Ça faisait un peu moins de deux ans que Roxanne Chagnon travaillait dans mon département et un peu plus de trente secondes qu’elle cognait à ma porte. Ce n’était peut-être pas elle mais comme il était dix-neuf heures et qu’elle m’avait dit je vais venir à dix-neuf heures les chances étaient bonnes. J’imaginais déjà Roxanne Chagnon debout, derrière la porte, avec ses jolies bottes et ses cheveux noirs bouclés. Évidemment elle avait changé de look plusieurs fois depuis sa première journée au bureau mais dans ma tête c’était comme ça. Dès que je l’avais vue arriver avec mon patron pour qu’il nous la présente, c’était comme si j’étais tombé amoureux, sauf qu’en vérité c’était pire ; j’avais foutu le camp amoureux, j’avais trébuché amoureux, j’avais dégringolé amoureux, je m’étais effondré amoureux, je m’étais cassé la gueule amoureux, j’avais perdu l’équilibre amoureux, j’étais renversé amoureux, j’avais pris une débarque amoureux, j’avais déboulé l’escalier et m’étais foulé la cheville amoureux, tout ça pendant que mon patron nous disait son nom, le nom de Roxanne Chagnon, c’est-à-dire Roxanne Chagnon, rien de moins. Elle ne m’avait même pas vu. Si je dis qu’elle ne m’avait pas vu c’est que quand, trois mois plus tard, j’avais tout risqué et que j’étais allé à son cubicule, qui est à six cubicules du mien, pour lui dire des choses comme bonjour et comment ça va, elle n’avait aucune idée de qui j’étais et elle m’avait dit qu’elle ne m’avait jamais vu. Je me rappelle lui avoir dit je travaille ici depuis sept ans et elle avait dit oh. Je n’avais pas su quoi ajouter alors je m’étais retourné pour aller à mon cubicule et elle avait lancé, très gentiment, bonne journée, avec un point d’exclamation. Sans faire demi-tour j’avais dépassé mon cubicule pour aller direct à la toilette et vomir, et j’en avais mis un peu sur le siège mais je l’avais essuyé. Depuis cette journée j’avais réussi à lui parler un peu de temps en temps mais ce n’était pas comme William et Charles qui la faisaient rire et à qui elle touchait les avant-bras en s’esclaffant. Elle était célibataire faute de trouver mieux et tous les gars lui couraient après, mais moi j’aimais mieux attendre. En près de deux ans j’avais réussi à lui parler plusieurs dizaines de fois et il y en a où je n’avais même pas eu l’air con. La dernière fois que je n’ai pas eu l’air con en lui parlant c’était hier, au bureau, quand elle m’a demandé ce que j’avais fait samedi soir et que je lui ai répondu j’ai joué à Zelda. Elle m’a demandé ah oui lequel et j’ai répondu le premier parce que c’est trop bon et elle a écarquillé les yeux et a répondu oh oui le premier. Elle a dit que quand elle était jeune, elle jouait beaucoup avec son grand frère, en fait c’était son grand frère qui jouait tout le temps sans vouloir lui laisser la manette, parce que de toute façon Zelda ça ne se joue pas à deux, et quand il partait avec ses amis faire du BMX, elle courait dans sa chambre pour jouer et essayer de sauver la princesse. J’étais tout fier qu’elle me raconte des souvenirs personnels et je lui ai répondu qu’il faut toujours sauver les princesses quand on peut. Elle a pris un petit air surpris pendant une seconde et elle a enchaîné en disant que oui, qu’elle avait souvent délivré la princesse dans Mario mais que c’était trop facile comparé à Zelda, qu’à Zelda elle n’avait jamais réussi et que son frère avait vendu la cassette avant qu’elle y arrive pour s’acheter un bâton de hockey en aluminium, c’était nouveau. J’ai répondu moi je l’ai, c’est celle en or, elle est dure à trouver. Elle a paru heureuse tout d’un coup et elle m’a demandé, en hésitant un peu, si elle pouvait venir chez moi le lendemain pour Zelda. J’ai presque perdu connaissance mais j’ai dit oui parce qu’il y a des limites à être imbécile et que je me voyais déjà en train de l’embrasser dans le salon en tournoyant dans le faisceau d’un projecteur. Devant la machine à café on s’est entendus pour sept heures demain et il était rendu en plein cette heure-là aujourd’hui.
Je suis allé vers la porte d’entrée de mon petit un et demi et j’ai essayé de me déraidir et d’essuyer mes mains moites sur mon pantalon propre. J’ai ouvert la porte en me collant un sourire comme j’en suis capable et Roxanne Chagnon était là à cogner avec sa mitaine en forme de poing. Elle avait d’autres bottes que celles que je connaissais et ses cheveux étaient en queue de cheval. Elle avait un beau sac à main à fleurs, une tuque à pompon et trois individus avec elle.

Nous entrons dans un restaurant non loin de là. Pour chasser ma mauvaise humeur causée par cette enfilade de déceptions, je commande pendant le repas quatre pintes de bière. Cependant, mon air maussade se change en impatience lorsque je vois Sleeve, assis devant moi, se mettre à becqueter Tiffany comme une poule picore les grains dans une basse-cour. Au moment du café, il y met la langue en plus. J’achève le supplice en demandant la facture à la serveuse. Par simple méchanceté, je ne glisse que cinq dollars, pour forcer Sleeve à payer mes consommations.

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