LES TOILETTES DE CLEVELAND

par David Riendeau

[...]

J’en suis là dans mes réflexions lorsque je vois Tiffany franchir les portes coulissantes du hall. J’accours dans sa direction, rassuré de constater qu’elle a tenu parole. Elle me voit et sourit faiblement. Elle abaisse ses écouteurs sur ses épaules et tend ses bras pour me faire l’accolade lorsque j’arrive près d’elle. À voir son visage blême et ses yeux pochés, j’en conclus qu’elle a un peu trop fêté. Elle porte un blouson noir assez court, un sac vert en bandoulière et un foulard à plumes qui lui donnent des airs d’autruche. Bien que la Tiffany qui se tient devant moi fasse piètre figure à côté de la Tiffany d’il y a six mois, je n’en suis pas moins heureux de la voir et de la serrer contre moi quelques instants. Sur le trajet en direction de son appartement, nous échangeons des nouvelles. La conversation la ranime et quelques-unes de mes plaisanteries colorent légèrement ses joues pâles. Je demeure confiant. Avant la fin de la soirée, j’aurai le plaisir de retirer de mes dents sa fine culotte et nicher mon nez dans son cou.
Nous arrivons à son appartement, dans un bâtiment en briques jaunes de trois étages, entouré d’arbres au feuillage rougeoyant, à deux pas de la ligne de train. Elle pousse la porte et m’invite à entrer. Je la suis docilement. L’endroit est épouvantable. Partout, il y a des bouteilles d’alcool vides. Sur les meubles d’un autre âge, il y a des bouteilles. Sur le comptoir de la cuisine, il y a des bouteilles. Sur la table du salon, il y a des bouteilles. Dans la garde-robe, il y a des bouteilles. Deux chats agressifs se jettent sur moi. Lorsque Tiffany tourne le dos pour prendre mon sac, j’en profite pour écarter rudement l’un d’eux du pied. L’autre décampe. Ils ont compris.
Elle s’allume une cigarette et me désigne le fauteuil où je vais dormir. Moi qui avais espéré partager ses draps et jouir de la chaleur de son corps. Il s’agit sans doute d’une pudeur normale entre deux personnes depuis longtemps séparées.
— As-tu faim ? me demande-t-elle.
— Bien sûr, réponds-je, malgré mon estomac noué par le manque de sommeil et l’inconfort du voyage.
— Ça ne te dérange pas si un ami vient nous rejoindre ?
— Aucun problème.
Elle appelle un ami et lui donne rendez-vous sur-le-champ, à deux coins de rue d’ici.
Un sombre bonhomme arrive vers nous en vélo. Ses cheveux, qu’il a secs comme de la paille, retombent en crinière sur ses épaules et lui cachent les oreilles et le front. Ses yeux, deux trous blancs dénués de vie, m’observent un instant d’un air atone. Il descend de son siège et s’approche de Tiffany. C’est un maigrichon qui porte un chandail à manches longues de deux tailles trop grand pour lui et des jeans délavés et troués aux genoux. Il la dépasse d’une tête. Il lui enserre la taille et se met à l’embrasser à pleine bouche devant moi. Le message est clair. Après cette courte étreinte, Tiffany, à qui une légère nuance de rose vient colorer les joues, fait les présentations d’usage. Le truc devant moi s’appelle Steve. Dans un effort surhumain de politesse, je lui tends la main. Il lève son bras nonchalamment et vient toucher ma paume d’une poigne molle et moite.
— Enchanté, dis-je en réprimant ma première impression de dégoût.
Il marmonne quelque chose qui ressemble à une formule de bienvenue. Steeve. Avec ton chandail à manches longues et ta consistance de limace, je te baptiserai Sleeve.

Nous entrons dans un restaurant non loin de là. Pour chasser ma mauvaise humeur causée par cette enfilade de déceptions, je commande pendant le repas quatre pintes de bière. Cependant, mon air maussade se change en impatience lorsque je vois Sleeve, assis devant moi, se mettre à becqueter Tiffany comme une poule picore les grains dans une basse-cour. Au moment du café, il y met la langue en plus. J’achève le supplice en demandant la facture à la serveuse. Par simple méchanceté, je ne glisse que cinq dollars, pour forcer Sleeve à payer mes consommations.

[...]

[ lisez la suite dans Biscuit Chinois numéro 7 ]